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Miss Kittin  I com

MISS KITTIN AFFIRME SA DIFFERENCE MUSICALE !
Par Matthieu Falletti



« Je suis plus intéressée par ce qui réunit les gens que par ce
qui les sépare : je ne suis pas une artiste facho ! »




Après des études d'art contemporain à Grenoble, Caroline Hervé alias Miss
Kittin
découvre au début des années 90 les premières raves et les
balbutiements de l'électro française. Avec Michael Amato alias The Hacker, elle entame une fructueuse relation artistique, qui donnera naissance au célèbre « Frank Sinatra ». Après être montée à Paris, où elle fréquente SexToy et le Pulp, elle participe au rassemblement « Mayday » en Allemagne, puis s'exile à Berlin. Avec à son actif de nombreuses collaborations
internationales (Felix da Housecat, Sven Väth, Chicks on Speed), la Djette
fait aujourd¹hui partie des références que toute la planète s¹arrache. La
Miss arrive avec son premier album, « I com », aux influences électroclash,
punk, rock, bercé par sa voix hypnotique et appuyé d'un premier single
assorti d'un clip à la fois loufoque et dérangeant : « Professional
Distortion ».

INTERVIEW :

Comment est né ce premier album?
Il s¹agit de mon premier album solo. Le but était de faire quelque chose que
je n¹avais pas encore fait : ce n¹est pas une motivation « d¹ego », comme
beaucoup d¹artistes. J¹avais envie de faire un album avec plein de morceaux
qui ne se ressemblent pas et qui explorent des styles que j¹aime, qui me
ressemblent, un peu comme un set de DJ. En tout cas, ce n¹est ni un exercice
de style, ni une volonté de « m¹imposer » en solo !

Comment as-tu composé les différents titres de l¹album ?
Ce n¹est pas évident de faire un album où les morceaux ne se ressemblent pas
! Déjà la méthode de travail, avec ce format « pop » couplet-refrain, ça te
donne une ligne directrice. Et puis j¹ai choisi des producteurs qui étaient
suffisamment neutres dans leur goût pour pouvoir me suivre sans imposer leur
patte. Ils ont été un peu ma « voix de la raison », sans eux je serais
partie encore plus dans les extrêmes ! Pour la composition des morceaux, je
me suis inspirée des petites choses qui peuvent m¹arriver, que l¹on me
raconte ou que je peux lire. Et puis j¹ai fait une liste de styles de
musique et d¹idées de morceaux en les raccordant : par exemple, pour « Happy
Violentine », c¹était la ballade électro que j¹avais toujours eu envie
d¹écrire.

Quelles musiques écoutes-tu ?
Le marché du disque me fait rigoler ! Ca a un côté entertaining, je parle
comme Jean-Claude Vandamme ! (Enormes rires). C'est comme se mater le
coffret « L'arme fatale » après un Truffault. (Rires). Dans ce que j'écoute
c'est la même chose : quand je suis à l'hôtel, je peux mater MTV et me
marrer sur les Osbournes et écouter chez moi des compilations faites par des
potes, genre musique des Andes enchaînée avec Brigitte Bardot, ou bien du
bon vieux rock, genre les Hives ou Blur. J'écoute un peu de tout, ça dépend
de mon humeur. J'aime bien l'électro douce et avant-gardiste, bien sûr, mais
j'aime aussi m'écouter de bonnes vieilles guitares. Une chose est sûre : je
n'aime pas le côté élitiste de la musique, c'est pour ça que j'ai fait un
album aussi varié parce que je me bats vraiment contre les barrières, ce qui
inclut aussi le fait d'être femme DJ.

Comment vis-tu en tant que femme DJ ?
La seule image que j'ai envie de défendre c¹est une vision intègre de la
musique, ce qui n'a rien à voir avec le fait que je porte des soutien-gorges
et que je n'ai pas à me raser tous les matins ! L'idée intègre de la musique
peut varier selon les gens, mais moi je fais uniquement des choses avec
lesquelles je suis en accord : je n'ai pas envie de faire des choses dans
lesquelles je ne me sens pas bien. La question des filles DJ ne fait pas
partie de l'image de la musique que j'ai envie de défendre. Je suis plus
intéressée par ce qui réunit les gens que par ce qui les sépare ! C'est pour
ça aussi que j'aime mixer les styles en tant que DJ : assez du côté
intégriste ! Il y a assez de barrières : dans les soirées, tu as la salle
house, la salle techno, la salle machin de même que dans les supermarchés
tu as la compile Bouddha bar et les hits rock'n'roll dans les années 80 « Vu
sur MTV » de l'autre côté du rayon. Il y a assez de gens qui font ça, moi ça
ne m¹intéresse pas !

Peux-tu nous parler de ton expérience musicale en Allemagne, notamment avec Mayday ?
Je suis partie vivre à Berlin, mais c¹était avant tout pour vivre une
aventure humaine avec des gens. Quand Mayday a été créé à l¹époque, il y
avait des gens comme Aphex Twin qui allaient jouer en live, maintenant c¹est
trance à mort et ça n¹a plus très bonne réputation dans le milieu « élitiste
» de la musique. Je connais des DJ¹s qui refusent d¹y aller, et je les
respecte. En ce qui me concerne, j¹ai toujours rêvé d¹y aller étant plus
jeune, mais je n¹avais pas assez d¹argent pour le voyage. Y jouer, même si
ils jouent principalement de la merde, c¹est toujours prestigieux, motivant,
je m¹y fais plaisir en tant qu¹artiste et c¹est une chance qui m¹est offerte
d¹utiliser mon nom pour défendre cette idée de la musique en laquelle je
crois. Etre au milieu de gens comme Paul van Dyk, oui j¹en tire satisfaction
et ça reste un challenge !

Quel est le lien entre tes études d¹art et ta musique ?
Le lien, c¹est que pour créer quelque chose il faut quand même bien se
connaître, parce que ta matière première c¹est ce que tu ressens, ce que tu
vois, ce qu¹on te raconte tes émotions. Apprendre à se connaître, c¹est
avoir confiance en toi, ce qui te permet ensuite de défendre tes idées et à
te démerder avec de petits moyens pour les défendre. Que tu sois peintre,
musicien, c¹est le même processus ! Tu pars d¹un truc abstrait et tu le
transformes en un truc concret : après que ce soit un disque, une pub, un
meuble ou une toile, ce n¹est pas en fait si différent. En tout cas, si je
ne faisais pas de la musique, je serais certainement serial-killer ! Quand
tu es torturée, il vaut mieux faire quelque chose de créatif ! Tout est
créatif : même un gars à l¹usine peut toujours trouver le moyen de s¹évader
en faisant son travail de robot. Pareille pour moi quand je fais le ménage !
(Rires).

Quel point commun y-a-t-il entre ta démarche d¹artiste et les revendications gays ?
C¹est très simple : quand tu décides d¹affirmer ta différence, qu¹elle soit
sexuelle ou liée à la couleur de ta peau, voire même une forme de folie ou
juste le fait de penser différemment - que tu n¹es pas d¹accord avec une
certaine forme de « normalité »-, c¹est en fait une force ! C¹est dans ce
sens-là que l¹on peut dire que les gays sont « avant-gardistes ». Ca demande
beaucoup de courage et de confiance en soi d¹accepter sa propre différence
et de s¹affirmer en tant que tel. Donc je ne me sens pas différente des gays
en ce sens où j¹affirme une certaine vision des choses qui est la mienne et
que je ressens, qui n¹est pas forcément la norme, ni attendue par un certain
public. C¹est une différence en tant qu¹artiste qui demande une certaine
confiance en soi pour le rendre public. C¹est là-dessus qu¹il y a point
commun.

Penses-tu être une icône lesbienne en tant que Djette ?
A Paris peut-être, mais pas ailleurs ! J¹ai un public gay et hétéro : une
fois de plus, ce qui m¹intéresse c¹est la mixité. Je vois bien dans les
soirées où je joue, il y a de tout : des gamins, des gens plus âgés, des gays,
des « non-gays ». Je suis assez fière de pouvoir jouer devant tant de gens !
A partir du moment où tu es une femme un peu forte avec de la personnalité,
on va tout de suite se demander si tu es lesbienne ou pas. Après être une
icône lesbienne, si ça peut leur faire plaisir, je m¹en fous ! A partir du
moment où je ne suis pas cantonnée à jouer dans des soirées où il n¹y a que
des filles : si c¹est pour rentrer dans un autre ghetto, je ne vois pas
l¹intérêt ! J¹ai la chance de plaire à un tas de gens différents : c¹est
cool, ça veut dire que je ne suis pas une artiste facho, ça fait plaisir !
(Rires).

Affirmer sa différence et contenter tout le monde, est-ce que tu penses que c'est compatible ?
Il y a mille et une façons d¹être différents. Nos sociétés sont relativement
ouvertes, mais il y a quand même un tas d¹idées reçues, même parmi les gays
: beaucoup de gays sont très « clichés ». Ca ne m¹intéresse pas de partir en
croisade, parce que je suis une fille qui mixe, tout comme ça ne
m¹intéresserait pas, si j¹étais lesbienne, d¹hurler sur tous les toits que
je suis lesbienne ! Je trouve ça chouette d¹aller au-delà des idées reçues,
sans s¹enfermer dans cette différence, c¹est pour ça que je n¹aime pas jouer
dans des « soirées filles ». C¹est un peu réducteur ! Alors, c¹est peut-être
une faiblesse de ma part de ne pas vouloir partir en croisade pour ce genre
de choses, mais pour moi il y a des choses plus importantes ! Comme défendre
une certaine idée de sincérité de la musique, qui est quelque chose de
vraiment fragile.

Peux-tu nous parler de tes rapports avec le DJ et artiste Chris Korda ?
Il m'a dit une fois, alors qu¹on parlait du clonage, c¹est ce qui m¹a donné
envie d¹écrire « Clone me » : « Si j¹avais un clone, le seul truc marrant,
c¹est que je pourrais avoir du cul avec moi-même ! », et j¹ai trouvé l¹idée
géniale. Je n¹y avais jamais pensé, mais pourtant c¹est partie intégrante de
la question du clonage : je crois qu¹on penserait tous à ce genre de
perversion qui est tout à fait naturelle en fait ! De même qu¹il m¹a dit : «
Je pense que tous les hommes sur cette Terre devraient se faire sodomiser
une fois dans leur vie, ça résoudrait leurs problèmes d'oedipe ». Je crois en
effet que ça les rendrait plus humble et il y aurait très certainement moins
de guerres sur Terre et moins de besoin de pouvoir. C¹est toute sa théorie
de « Church of euthanasia » (Ndlr : plus d¹infos sur churchofeuthanasia.org
), où il utilise le côté provoc', violent et trash
pour préserver la race humaine, en proposant de la réduire et de réveiller
les pires des peurs. Je trouve la démarche géniale !

Tu ne trouves pas ça un peu extrême ?
C¹est un moyen comme un autre de réveiller l¹opinion ! Moi j¹utilise la
manière douce, mais on se rejoint sur plein de choses. Le côté « sodomie »
m¹a fait marrée : quand tu penses à tous ces films de cul où les nanas se
font troncher et les garçons, quand ils grandissent, ont l¹impression que tu
rentres là-dedans comme dans un moulin ! J¹ai envie de leur dire : «
Attends, je vais te faire la même chose et après on verra ! ». Je suis plus
soft, mais il a mis le doigt surS (Rires). Tout comme il a raison de
défendre son côté masculin et son côté féminin : il s¹habille en femme quand
il fait ses live. Pourquoi pas ? On intellectualise tellement tout à chaque
fois, c¹est pénible ! C¹est de la masturbation intellectuelle !

Album : « I com » (Labels/EMI)
Extrait : « Professional Distortion »
Site Internet : site miss kittin
Illustrations & Artwork : Miss Kittin.


Retrouvez l'Interview dans TribuMove n° 66 / Aoùt 2004


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